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Deux siècles de polémique médiatique autour de la chloroquine

Juin 3, 2020 | economie | 0 commentaires



Deux siècles de polémique médiatique autour de la chloroquine

Depuis la découverte de la quinine, son utilisation et ses dérivés n’ont cessé de faire couler de l’encre, surtout en période de pandémie. Dans le but de mieux comprendre notre présent, retraçons ensemble l’histoire médiatique de la thérapeutique qui a fait le plus de bruit durant cette pandémie.

Article coécrit avec Julien Hernandez

Depuis le XVIe siècle, qui a vu l’apparition de la quinine au sein de sa pharmacopée, beaucoup de choses ont changé, notamment dans le domaine médical où sont réalisés des progrès majeurs. Pourtant, il semblerait que notre engouement pour la molécule extraite de l’écorce de quinina soit intact. La récente médiatisation intensive de la chloroquine, qui n’est autre qu’un dérivé synthétique de la quinine, démontre effectivement notre intérêt inaltéré pour ce traitement souvent présumé miraculeux dans les siècles précédents. D’un point de vue chimique, la chloroquine se distingue de son ancêtre, comme son nom l’indique, par la présence de chlore dans sa formule. Elle présente moins d’effets secondaires que la quinine, bien que des effets nocifs aient été mis au jour dans les années 1950, notamment dans le cas de dosages élevés. L’hydroxychloroquine, dont on entend tant parler actuellement, ne se différencie de la chloroquine que par la présence d’un groupement alcool en bout de chaîne. Elle est aussi réputée deux à trois fois moins toxique que la chloroquine.

La comparaison quinine-chloroquine est également intéressante du point de vue de l’histoire médiatique. En effet, le traitement journalistique de la découverte de la quinine et les débats qu’elle suscite font écho aux polémiques qui entourent aujourd’hui la chloroquine. Espoirs, doutes, précipitations, mises en garde : la presse des XIXe et XXe siècles est précieuse pour comprendre et penser l’emballement actuel. Une investigation dans les fonds d’archives numérisés par la Bibliothèque nationale de France, mis à disposition via le moteur de recherche Gallica, nous permet de mettre en perspective deux époques. 

L’invention de la quinine : une découverte médicale au fort potentiel médiatique

L’écorce de quinquina qui provient des arbres du genre Cinchona, poussant principalement au Pérou, est initialement consommée en infusion pour ses propriétés préventives et curatives. Personne ne sait vraiment qui l’a découverte. Selon un article du British Medical Journal datant de 1988, son utilisation en Europe remonterait à 1630. Toutefois, les histoires de son exportation vers l’Europe diffèrent et restent invérifiables dans la plupart des cas. Il faudra attendre la fin de l’année 1820 pour que deux chimistes, Joseph Pelletier et Joseph Caventou, réussissent à extraire et à isoler les principes actifs de cette écorce, la quinine et la cinchonine, soit deux cents ans après son arrivée supposée sur le continent européen. 

La quinine et la cinchonine font partie de la famille des alcaloïdes. Cela désigne une molécule organique végétale contenant au moins un atome d’azote. Votre boisson préférée du matin (que vous soyez plutôt thé ou café) contient un alcaloïde : la caféine. Des preuves empiriques démontrent les effets antipyrétiques de la quinine – c’est-à-dire, fébrifuge – ce qui lui vaut d’ailleurs le surnom d’« écorce anti-fièvre » avant sa découverte chimique. Aujourd’hui, c’est surtout contre le paludisme que la molécule, efficace sur certaines formes précises de parasites, est reconnue. Son mécanisme pharmacologique exact reste encore mal connu de nos jours. Pelletier et Caventou, les heureux découvreurs de la quinine, n’ont pas souhaité déposer de brevet pour leur invention. En effet, soucieux que tout le monde puisse accéder au traitement, ils ont décidé de permettre le libre accès à la quinine, ce qui explique qu’ils soient aujourd’hui peu connus pour cette découverte.

Cette décision de rendre leur invention publique a permis à certains opportunistes de faire fortune et de se faire un nom. Dès 1823, aux États-Unis, le docteur John Sappington de Arrow Rock (Mississipi) vend ses pilules fébrifuges à base de quinine sous le nom de « Dr. Sappington’s anti-Fever Pills ». Il encourage alors ses patients à faire un usage prophylactique de ce médicament en recommandant la prise d’une pilule chaque jour à la même heure. Cette préconisation n’est pas sans rappeler les pratiques de Donald Trump qui a affirmé prendre de la chloroquine pour se prémunir du coronavirus le 18 mai dernier. La préparation de quinine à grande échelle dans les fabriques de produits chimiques (les journaux évaluant la production française de sulfate de quinine à 90,000 onces pour la seule année 1826), marque l’avènement de l’industrie pharmaceutique.

Les premières occurrences du substantif quinine dans la presse française datent quant à elles de 1821 (les résultats antérieurs étant liés à des erreurs d’OCR). C’est précisément en janvier 1821, dans Le Journal de pharmacie et des sciences accessoires, qu’est mentionnée pour la première fois la quinine de Pelletier et Caventou dans une publication périodique. Dès lors, La Gazette de France, Le Constitutionnel ou encore Le Globe communiquent sur cette invention. La presse relaie ainsi l’obtention du prix Monthyon par les deux chimistes pour l’extraction de la quinine en mai 1827, mais aussi les nombreux espoirs que suscite cette découverte, notamment pour le traitement de diverses maladies.

Une panacée ? Détournements et réemplois

Depuis sa commercialisation au XIXe siècle, la quinine est préconisée pour la plupart des maux courants qui donnent de la fièvre. C’est encore une époque où l’on comprend mal les maladies dont on cherche à traiter les symptômes plutôt que les causes, contrairement à ce que certains gourous modernes voudraient nous faire croire. Dès les années 1820, la quinine est indiquée dans les cas de grippe, de choléra et même de rage« Le sulfate de quinine est le seul remède qui jusqu’à présent ait été employé avec un succès constant contre les fièvres pernicieuses intermittentes ou rémittentes. Il en est le seul spécifique ; ne pourrait-on pas l’employer également contre la rage ? Ainsi lorsqu’une personne a été mordue, après avoir employé tous les moyens prophylactiques […] il faudrait employer le sulfate de quinine à haute dose. [..] “J’ignore, dit M. Vanner, si ce moyen réussira mieux que ceux qu’on a employés jusqu’ici contre la rage, mais il m’a été suggéré par un raisonnement qui me paraît juste” ». Le Globe, 15 août 1829 (source : gallica.bnf.fr, BnF).

La combinatoire quinine-antipyrine est particulièrement recommandée au moment de l’influenza de 1889 et délivrée par le pharmacien sans avis médical. À défaut de meilleur traitement, la Faculté de médecine valide également le traitement, en attendant l’immunité collective.

Trois siècles plus tard, la quinine est de nouveau mise à l’honneur pendant l’épidémie de grippe dite « espagnole », suite à une enquête réalisée par le journal Le Matin qui estime les paludéens sous traitement moins vulnérables. Ce nouvel engouement provoque alors une pénurie de quinine qui inquiète la presse et les populations.

Il faut néanmoins être indulgent avec nos prédécesseurs car si les arguments scientifiques sont médiocres et souvent fondés sur la seule intuition du médecin, la quinine semblait être le seul remède efficace en apparence à cette époque. En effet, dans la première moitié du XIXe siècle, les causes des maladies infectieuses ne sont pas connues (la théorie des germes de Pasteur ne sera publiée qu’à la fin du XIXe siècle) et les outils d’études précliniques n’existent pas. Même si le premier essai clinique contrôlé date de 1747, ce n’est pas encore la norme. Il n’existe ni règles précises ni institutions visant à garantir l’efficacité, l’efficience et la positivité de la balance bénéfice-risque d’un traitement. La médecine fondée sur les preuves, telle que nous la connaissons aujourd’hui, est un héritage historique extrêmement tardif d’après la Seconde Guerre mondiale. Avant, c’est plutôt l’empirisme qui règne en maître. Et comme chacun le sait désormais, l’empirisme, qui est la pierre angulaire des charlatanismes tels que l’homéopathie, est un piètre indicateur de l’efficacité propre d’une thérapeutique.

Au XIXe siècle, la recommandation de médicaments miracles qui n’ont pas fait l’objet de validation dans un but strictement commercial est une pratique courante et tolérée. On retrouve ainsi dans la presse des procédés qui seraient aujourd’hui sévèrement condamnés par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF). En effet, la plupart des mentions de la quinine dans les journaux des XIXe et XXe siècles sont des publicités douteuses qui apparaissent en quatrième page du titre, espace habituellement consacré à la « réclame ». On retrouve ainsi de nombreux faux témoignages et annonces déguisées en informations qui visent à justifier l’efficacité et la nécessité de ce traitement réputé miraculeux. Outre leur positionnement en fin d’exemplaire, ces articles publicitaires sont reconnaissables à leur rhétorique commerciale et à leur mise en page : emphase, lexique hyperbolique, formatage ou encore recours à des pseudo-autorités. La quinine est alors recommandée pour purifier la mauvaise haleine, détruire les pellicules et dégraisser les cheveux, ou encore pour guérir les migraines et les névralgies. 

Le nom de l’un de ses inventeurs, Joseph Pelletier, est même utilisé comme un argument d’autorité : c’est un gage d’authenticité et d’efficacité qui distingue les pilules de la marque des traitements concurrents. 

Si aujourd’hui les réglementations qui encadrent les médicaments sont strictes, de nombreux remèdes de grand-mères contre le coronavirus ont également circulé sur la toile, obligeant ainsi l’OMS à démentir les rumeurs les plus folles sur son site Internet. Pour ce qui est de la chloroquine, la massification des médias et l’hégémonie des réseaux sociaux ont donné lieu à un battage médiatique sans précédent autour d’un sujet médical aussi pointu. L’engouement non seulement pour le protocole défendu par le Professeur Raoult mais aussi pour la figure de l’homme providentiel – sorte de roi thaumaturge – qu’il représente, a alimenté une véritable « infodémie » accompagnée de réactions quasi fanatiques. Les éléments de langage et la Rhétorique sophistique utilisée par le scientifique lui-même, à l’occasion de plusieurs interviews qui ont participé de sa « peopolisation », témoignent du déplacement du débat scientifique vers la sphère du politique avec la mobilisation d’arguments ad populum : « vous voulez faire un sondage entre Véran et moi, pour voir qui ils [les gens] croient ? », demande l’expert marseillais à David Pujadas le 26 mai dernier sur LCI.

Outre l’ethos rhétorique du professeur, le logos repose sur un inductivisme naïf visant à légitimer un protocole fondé sur un énoncé d’observation singulier (à savoir l’étude initiale non randomisée sur laquelle l’infectiologue fait reposer son raisonnement) dont on tire une loi théorique universelle. Le protocole en question se prémunit ensuite des critiques grâce à une pléthore d’hypothèses ad hoc ajoutées au fur et à mesure des expériences, si bien qu’elles tendent à se confirmer quoi qu’il arrive. La surmédiatisation de ces études et de la figure d’autorité que représente le Pr. Raoult ont des conséquences inquiétantes tant du point de vue scientifique que médiatique : autocensure des journalistes malmenés par les sectateurs du professeur ou encore menaces de mort proférées à l’encontre de chercheurs obtenant des résultats inquiétants sur ce protocole.

Les polémiques médiatiques sont donc décuplées à l’heure des médias 2.0. Lorsque celles-ci concernent les derniers potins des pages de tabloïds, cela ne semble pas très problématique. À l’inverse, quand la santé des individus est en jeu, cela peut être dangereux. C’est ce qu’il s’est passé avec la chloroquine. Si ces engouements sont facilement tolérables à l’époque de la quinine, nous peinons à les comprendre aujourd’hui, à l’ère de la médecine fondée sur les preuves. 

La prudence est de rigueur : réserves et signaux d’alarmes

Heureusement, une grande partie de la communauté scientifique n’a cessé d’alerter sur le manque de rigueur des études portant sur la chloroquine, qu’il s’agisse de celles démontrant l’efficacité du traitement ou de celles exprimant des réserves à son sujet. En effet, si les études du Professeur Raoult en faveur de la chloroquine ont été critiquées pour leurs nombreux biais – de même que celle du Professeur Perronne qui reprend son protocole (et qui a d’ailleurs été retirée du serveur pre-print où elle avait été publiée) – la récente étude parue dans The Lancet, qui met en cause le traitement, pose aussi question sur certains points. Cependant, cette dernière, qui est une étude rétrospective, n’avait pas vocation à clôturer le débat de l’efficacité. Depuis le début de la polémique, plusieurs arguments avancent qu’il serait peu éthique de poursuivre les essais randomisés, indépendamment des résultats de l’étude parue dans The Lancet. En effet, pour tester une molécule sur des êtres humains, il faut disposer d’un rationnel, d’une logique préclinique sérieuse. Concernant la chloroquine, cette logique était de faible qualité, notamment du fait d’analyses pharmacocinétiques concernant la dose du traitement et sa liaison à certains récepteurs cellulaires cardiaques. De surcroît, nous n’avons habituellement jamais connaissance d’études d’observation, comme celle parue dans The Lancet, car les essais randomisés précèdent toujours la mise sur le marché ou le replacement thérapeutique d’une molécule. Les diverses données d’observation que l’on possède semblent démontrer l’inefficience du traitement, c’est-à-dire, son absence d’efficacité en pratique clinique réelle.

L’appel à la réserve et à la prudence lancé par des chercheurs, médecins et journalistes scientifiques, rappelle les avertissements que l’on peut déjà trouver dans la presse du XIXe siècle au sujet de la quinine. Les archives journalistiques nous permettent ainsi de faire l’archéologie de ces signaux d’alarme et d’esquisser une protohistoire des lanceurs d’alertes. Malgré le consensus autour de la quinine dans les année 1850, certains médecins osent les unpopular opinions et remettent en question son efficacité tout en révélant des effets indésirables. C’est le cas de M. H. Bailly qui avance, dans un article intitulé « Thérapeutique toxique et toxicologie thérapeutique », que la quinine serait dangereuse tandis que l’arsenic, à dose médicinale, aurait des vertus : 

Les dangers liés à la quinine se confirment dans les décennies suivantes durant lesquelles sont rapportés nombre d’effets secondaires et de désagréments dus à des surdosages ou à l’automédication (affections gastro-intestinale, problèmes de foie, résistance aux médicaments). De nouveaux médicaments apparaissent alors pour soigner les maux causés par les premiers, enclenchant ainsi un cercle vicieux que seule la rigueur scientifique pourra enrayer. Rappelons qu’aujourd’hui, il n’y a pas consensus quant à l’utilité de l’hydroxychloroquine dans le traitement de la Covid-19. Humilité et prudence sont donc deux vertus qui ont cruellement manqué à certains scientifiques durant cette pandémie. La mémoire que constituent ces archives de presse des siècles précédents peut nous aider à comprendre les erreurs passées et à ne pas les reproduire à l’avenir, même si l’histoire nous a montré que c’est ce que nous aimons souvent faire.

Cet article est en partie réalisé grâce aux méthodes et outils développés par le projet européen NewsEye, A Digital Investigator for Historical Newspapers. Le projet NewsEye est financé par le programme cadre de recherche et innovation Horizon 2020 de l’Union européenne (accord de subvention n° 770299). L’objectif de ce projet est d’offrir aux chercheurs comme au grand public un meilleur accès à la presse historique (1850-1950) sous forme numérique et dans toutes les langues.

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